Depuis le 24 février, l’Europe et le monde ont basculé dans une nouvelle ère. Vladimir Poutine a décidé d’envahir toute l’Ukraine, déclenchant la plus grande guerre en Europe depuis 1945. Depuis trois semaines, nous assistons sidéré.e.s au siège militaire d’une capitale européenne et de grandes villes, aux bombardements de cibles civiles, de couloirs humanitaires et même d’une maternité, faisant jusqu’ici plusieurs milliers de victimes. A la résistance de milliers de citoyens qui s’arment, organisent l’accueil et le ravitaillement des déplacés, prennent soin des plus vulnérables. Nous sommes témoins du déferlement foudroyant d’une immense crise de réfugié.e.s sur le sol européen.

Difficile de ne pas osciller entre sidération et profonde angoisse. La menace du feu nucléaire redevient palpable, tandis que, pour la première fois de l’histoire, des combats se sont déroulés autour d’une centrale nucléaire, Zaporijia, la plus grande d’Europe. La santé mentale de Poutine est même examinée pour évaluer s’il pourrait vraiment « appuyer sur le bouton rouge ». Le pire scénario, celui d’une troisième guerre mondiale et d’un embrasement nucléaire, n’est pas à écarter. Le « monde d’après » plus solidaire, démocratique et écologique, fantasmé il y a deux ans au début du Covid, ressemble en réalité au monde d’avant, en encore plus violent, haineux et souffrant.

Dans cette situation, le choc le dispute à la confusion. Le torrent médiatique alimente une guerre de l’information qui vise la « conquête des cœurs et des esprits ». « La première victime d’une guerre, c’est la vérité ». Au sein du camp de l’émancipation, la question de « l’anti-impérialisme » redevient brûlante, source de déchirements. Certains positionnements, notamment dans de nombreux pays du Sud global, et au sein du mouvement altermondialiste, relativisent l’agression de Poutine face à l’impérialisme occidental mené par les Etats-Unis, selon la vieille grille de lecture « campiste » de l’anti-impérialisme.

La guerre de Poutine serait le résultat de l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est depuis 15 ans et du sentiment d’humiliation après le démantèlement de l’URSS. Les bombardements en cours à Karkhiv ou Marioupol, rappelant ceux de Grozny ou Alep, sont comparés aux dizaines de milliers de victimes des sales guerres occidentales en Afghanistan ou en Irak, où à la guerre au Yémen menée avec des armes françaises.

Et certes, il faut reconnaître l’expansion de l’OTAN, tout autant que le « deux poids deux mesures » médiatique où la couverture du conflit ukrainien n’a rien à voir avec celle des guerres précédemment citées, ou l’interminable guerre en Syrie. Il faut reconnaître l’insupportable tri entre les « bons » et « mauvais » réfugiés racisé.e.s. à la frontière ukrainienne, qui nous rappelle que depuis 20 ans l’Europe a construit une forteresse sécuritaire qui condamne des milliers d’exilé.e.s à mourir en Méditerranée dans l’ignorance et l’indifférence.

Malgré tout cela, nous devons prendre position très fermement pour condamner cette invasion de l’Ukraine par Poutine. Non pas pour absoudre les élites politiques occidentales de leurs politiques inégalitaires et autoritaires ou relayer leurs discours belliqueux, mais tout l’inverse : condamner la guerre et soutenir le peuple ukrainien à partir d’une perspective de solidarité internationale « par en bas » et de paix entre les peuples.

La boussole éthique et politique de la Fondation Danielle Mitterrand est d’être à l’écoute des premier.e.s concerné.e.s, des peuples qui luttent partout dans le monde pour la justice sociale, la démocratie et la dignité et construisent des alternatives. Il s’agit donc d’écouter ce que nous disent directement les résistant.e.s ukrainien.ne.s dans le camp de l’émancipation ; d’écouter les dissident.e.s biélorusses et russes ; ou encore d’entendre la gauche polonaise.

Ils affirment que le néo-impérialisme russe de Poutine – autoritaire, nationaliste, n’hésitant pas à faire assassiner ou empoisonner ses opposants, à emprisonner des dizaines de milliers de dissidents, etc – n’est pas plus enviable que l’impérialisme des « démocraties néolibérales ». Ils rappellent que l’offensive de Poutine s’inscrit dans la répression des aspirations des peuples à l’émancipation et à l’auto-détermination, notamment à la suite du soulèvement de Maïdan en 2014, des soulèvements en Biélorussie en 2020 ou encore des manifestations au Kazakhstan en 2021. Ils exigent des forces de la solidarité internationale à prendre des positions claires malgré la « poutinisation » des esprits orchestrée par une offensive idéologique sur les médias et réseaux sociaux depuis 10 ans.

Les activistes de la Cantine Syrienne, une des « utopies concrètes » soutenue par la Fondation Danielle Mitterrand, ont récemment publié un texte salutaire, « Guerre en Ukraine : dix enseignement syriens », à partir de leur expérience de l’intervention russe en Syrie depuis 2015 qui a sauvé le régime du « boucher de Damas ». Nous reprenons ici leurs enseignements en guise de points d’appui : « 1. Écouter les voix des premier.e.s concerné.e.s par les événements. 2. Se méfier de la géopolitique de comptoir. 3. N’accepter aucun tri entre bon et mauvais exilé.e.s. 4. Se méfier de la position des médias mainstream. 5. Ne pas faire des pays occidentaux l’axe du bien. 6. Combattre tous les impérialismes. 7. Ne pas renvoyer dos à dos l’Ukraine et la Russie. 8. Comprendre que la société Ukrainienne, comme en Syrie, comme en France, est traversée de différents courants. 9. Soutenir la résistance populaire en Ukraine et en Russie. 10. Construire un internationalisme des peuples par le bas, des alliances entre les forces auto-organisées qui œuvrent pour l’émancipation de toutes et tous sans distinction. »

Animé.e.s par ces principes, nous serons le 17 mars dans les rues et les places en France, à l’appel d’une coalition d’associations et de collectifs. Pour exiger un cessez-le-feu et un retrait des troupes russes d’Ukraine. Pour appeler à une solidarité inconditionnelle envers tous les réfugié.e.s du conflit, les activistes et résistant.e.s du camp de l’émancipation. Pour contribuer à construire cet « internationalisme par en bas » dont notre époque a tant besoin pour faire advenir, au lieu du chaos écologique, nationaliste et militariste qui s’annonce, une rupture vers un monde post-capitaliste, solidaire, démocratique et prenant soin de tous les vivant.e.s.

Pierre BONNEAU
Chargé de programme Alternatives démocratiques et Commun(s)

Lire le texte de la Cantine Syrienne : « Guerre en Ukraine : dix enseignement syriens » – Mars 2022

Plus d’informations sur l’appel à manifester contre la guerre en Ukraine, en solidarité avec les peuples et défenseurs des droits ukrainiens, russes et belarusses et avec toutes les personnes exilées d’Ukraine.

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