Danielle Mitterrand UNESCO 12 novembre 2009 Triste planète
Il y a quelques jours s’éteignait l’homme qui a su dès l’après guerre, remettre en cause l’humanisme tel qu’il s’exprime, se pratique et se diffuse depuis deux siècles par l’Occident triomphant.

Je voudrais en introduction à mon propos rendre hommage à cet homme, Claude Lévi-Strauss qui a remarquablement interpellé les intellectuels du monde entier en montrant que l’humanisme n’est pas le résultat d’un progrès matériel, et technologique que l’homme blanc se serait donné pour tâche (au nom de qui ou de quoi ?) de diffuser à l’humanité entière.

Ce progrès lui sert avant toute chose à justifier les guerres de conquête, la colonisation et, enfin, cette globalisation économique dont nous avons trop longtemps fait mine de croire qu’elle aurait pour résultat le bonheur universel. Nous savons où cela nous a conduit : – au pillage insensé de la planète et à la rupture d’un équilibre nature qui s’est établi depuis des millions d’années. Et cela pour assouvir la surconsommation des nations les plus riches, – et au crime contre l’humanité le plus accompli, celui qui consiste à déposséder d’autres peuples de leurs biens matériels, de leur culture, de leurs traditions et finalement de leurs existence même. – Tout cela sous le fallacieux prétexte que ces peuples n’auraient pas encore parcouru le chemin du progrès, de notre progrès.

Il serait donc de notre devoir de les aider à presser le pas. A contrario Lévi-Strauss nous a montré qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les civilisations et les cultures et que l’avance de l’une d’entre elles, prétendument la nôtre par exemple, ne se mesure qu’avec ses propres critères. Parmi ces critères, il faut dénoncer au premier chef l’économie occidentale et ses deux perversions : – tout à un prix, même les ressources vitales…, – la monnaie elle-même est une marchandise que les riches peuvent acheter pour être encore plus riches. On appelle cela le profit… Lequel est généré par un million de milliards de dollars d’échanges financiers alors que la création de richesse est évaluée à 32 mille milliards (PIB mondial) Non, l’humanisme ce n’est pas cela.

L’humanisme c’est avant tout la reconnaissance de la diversité des cultures et, au-delà de cette diversité, la reconnaissance de tout ce qui permet aux hommes de s’identifier mutuellement, en dépit des différences que l’histoire de chaque communauté a inscrit dans leur patrimoine. Les différences ne sont pas des obstacles à la reconnaissance du sentiment fraternel.

Nous sommes frères dans :

– La reconnaissance des liens familiaux,

– La capacité à donner et recevoir de l’amour,

– La communication verbale,

– Le respect dû à la nature,

– La capacité à se représenter le monde extérieur et à communiquer cette représentation aussi bien par les mythes ancestraux que par les media modernes.

Nous sommes frères, enfin, par ce sentiment partagé de dépendre des mêmes éléments vitaux : la terre, l’air, l’eau et le soleil. Quatre éléments sans lesquels la vie ne serait pas possible et qui nous lient irréductiblement à toutes les espèces végétales et animales. À ces éléments, il faut ajouter un cinquième, celui-là même qui permet à l’homme d’être conscient de l’importance des quatre premiers: l’intelligence.

Le véritable humanisme, c’est celui de l’intelligence. Il ne s’agit pas de cette forme d’intelligence qui permet de transformer le monde, d’en exploiter les richesses, de consommer sans retenu. Cette intelligence qui conduit en toute logique à construire une civilisation technoscientifique qui, à son tour, transforme l’homme en machine, contrainte de consommer ses propres déchets, de détruire ses propres frères. Il s’agit de l’intelligence au sens de la compréhension de l’autre dans un monde d’une infinie complexité. Freud disait que certains mots peuvent tuer.

J’ai pu au long de ma vie militante mesurer l’exactitude de cette affirmation, même lorsqu’il s’agit de mots porteurs d’espoir : les droits de l’homme, les valeurs de la république, la démocratie, l’humanisme, … tous recouvrent des réalités différentes et ce n’est pas faire du relativisme que de le reconnaître.

Ce qui est dangereux c’est d’ignorer ces différences et d’utiliser ces mots pour imposer une pensée unique. Les exemples sont nombreux, je ne vous en donnerai qu’un, issu de ma propre expérience : vous savez que je consacre mon énergie à la défense du libre accès à l’eau potable pour tous. Je suis soutenue dans cette croisade par des gens honnêtes qui en apprécient la logique mais aussi par ceux qui font mine de me rejoindre en défendant le libre accès à l’eau potable pour tous ceux…qui peuvent payer.

Cette manipulation des mots les plus nobles les retourne contre les idées généreuses qu’ils sont censés désigner. Ils deviennent alors des armes de destruction massive et l’expression de l’instinct de mort que certains économistes considèrent comme la force motrice du capitalisme. Nous sommes désormais au pied du mur. Le monde est privé de toute possibilité d’expansion. L’humanité se trouve en situation de confinement.

C’est en elle-même qu’elle doit rechercher les nouveaux espaces et la satisfaction de son insatiable curiosité. Cela nécessite une pédagogie nouvelle capable d’ouvrir en grand, non seulement le champ de la connaissance du monde et des autres, mais aussi celui de la connaissance de soi, afin :

– De lever les résistances qui s’opposent au développement collectif (je pense au profit, aux hiérarchisations ethniques et religieuses, à la désinformation, aux propagandes…).

– De permettre à chaque homme de disposer d’un rôle dans la cité et d’une reconnaissance sociale, d’affirmer son identité, d’être entendu et compris, d’exprimer et de réaliser ses désirs.

– De valoriser la dignité des hommes comme un bien commun au même titre que leur droit à l’altérité,

– De développer et de mettre en œuvre le principe de frugalité en luttant contre tous les gaspillages matériels, énergétiques et humains.

Il faut pour cela :

– Organiser et assumer la confrontation des représentations du monde que chacun porte en soi, de leurs complexités, de leurs origines, de leurs exigences et du tumulte de leur contradiction…

– Éveiller les consciences, refuser les attitudes de déni et donner à chacun l’accès à l’objectivité, à la connaissance et à la responsabilité.

– Mettre en œuvre les impératifs du développement durable non seulement comme une stratégie de survie collective mais surtout comme une opportunité de changement en réponse à une mondialisation gravement mise en échec par ses propres excès.

Le temps est venu de rendre le monde intelligible en dépit de sa diversité, en dépit aussi des fausses interprétations et explications simplistes qui n’ont pour objet que de maintenir le statu quo de la domination d’une minorité expansionniste. Nous avons à explorer la complexité de l’homme dans ses rapports avec le monde, la nature, et les autres hommes.

C’est un vaste chantier qui jouxte celui ouvert par Edgar Morin, notamment en Amérique latine. Un chantier qui justifie pleinement le manifeste de ce jour sur l’avenir des systèmes de connaissance. Comme vous, je souhaite que soit bientôt affirmée la souveraineté de la connaissance pour une planète en bonne santé.

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