Michel Joli, ancien Secrétaire Général de la Fondation entre 2006 et 2018, revient sur la création de la Fondation il y a 35 ans. Entre anecdotes et moments forts, l’auteur de ce texte lucide et émouvant nous livre un récit inédit sur Danielle Mitterrand.

 

Danielle Mitterrand dans son bureau rue de Milan à Paris

 

C’est en participant à la création de sa Fondation que j’ai connu Danielle il y a trente-cinq ans J’étais alors le directeur de cabinet de Haroun Tazieff, secrétaire d’Etat à la prévention des risques majeurs. A l’occasion d’une rencontre officielle elle me proposa de prendre les fonctions de secrétaire général d’une des trois associations qu’elle présidait alors. Il s’agissait de l’éphémère « La France avec Vous » qui avait pour vocation principale de fournir une assistance technique aux populations sinistrées. Une ambition qui s’est vite révélée au-dessus de nos moyens…Les deux autres associations que présidait Danielle à cette époque* avaient aussi des contraintes particulières en rapport avec une originalité déstabilisante et parfois provocante pour l’administration qui redoutait des risques d’ingérence sur des sujets sensibles comme l’emploi, la formation, la seconde chance, les choix culturels, et les relations internationales… C’est le Président qui, au cours d’une promenade dans le parc de l’Elysée au printemps 1986, suggéra à Danielle de mettre fin à la dispersion de ses activités et lui mit en tête de fusionner ces trois associations par la création d’une Fondation à la fois plus ambitieuse et plus cohérente, avec une possible capacité d’influence sous une forme (inavouée) de diplomatie parallèle. Il ne pouvait en être autrement à cette époque de retour progressif au multilatéralisme qui ouvrait à la France de nouvelles formes d’influence, comme l’action humanitaire et le sans-frontiérisme, qui mobilisaient les rêves de solidarité de la jeunesse.

Beaucoup parmi ceux qui commémorent aujourd’hui le 35 ième anniversaire de la Fondation connaissent la longue aventure que fut la vie de Danielle et je limiterai donc mon propos à une mise en perspective de son engagement dans cette nouvelle vie.

Nous sommes le 10 mai 1981, à l’Hôtel du Vieux Morvan.

Les résultats de l’élection présidentielle viennent de tomber et François glisse à son épouse : « Que nous arrive-t-il, Danielle ? »

Une interrogation, une perplexité, peut-être une forme de crainte face à l’accomplissement d’une ambition, l’aube d’une nouvelle vie, pour l’un comme pour l’autre… Une faiblesse passagère chez cet homme qui en était si avare.

Que nous arrive-t-il Danielle ?

Elle ne sait sans doute pas encore ce qu’elle fera des opportunités et des contraintes de cette nouvelle vie, elle sait seulement qu’elle ne sera pas la dame patronnesse en charge de la charité élyséenne. Elle a déjà derrière elle 40 années de résistance, de militance socialiste et de solidarité active. Elle était dans l’ombre et c’est maintenant en pleine lumière qu’elle poursuivra son engagement pour la défense et la promotion des droits de l’homme. Désormais elle pourra exprimer ses convictions à la hauteur de ses rêves.

Comme militante des droits de l’homme elle dispose du verbe, il lui faudra maintenant passer à l’acte et créer les outils de son action.

Qui lui reprochera d’utiliser à cette fin quelques privilèges de situation, notamment la possibilité, grâce aux voyages officiels de nouer de nouvelles relations le plus souvent en dehors des cercles protocolaires ?

Mais elle ignorait combien il sera difficile de mener campagne pour la justice et la liberté partout dans le monde, quand on est aussi près du pouvoir… François l’a encouragé prenant le risque de confronter Danielle au cynisme de la real politique.

Il savait en effet, dès le premier jour, que, hors de toute subordination politique, Danielle poursuivrait inlassablement son engagement. Il savait aussi qu’elle saurait lui apporter une connaissance du monde tel qu’il est, sans les filtres diplomatiques et hors de tous effets de cour. Il pourrait ainsi combler son déficit d’information sur les détresses du monde par l’éclairage d’une sensibilité critique, tour à tour pertinente et impertinente qui le questionnerait comme personne d’autre dans son entourage aurait le culot de le faire. Pour lui, Danielle n’était pas une caution « de gauche » comme on le dit souvent, c’était une conscience irréductible, un miroir, celle qui sans cesse lui demandera : pourquoi ? Il lui fit confiance et ne le regretta jamais.

Un enfant kurde brandit une photo de Danielle Mitterrand.

25 ans d’engagements dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du sud, auprès des Sahraouis, des tibétains, des kurdes, de la résistance iranienne, des peuples autochtones d’Amazonie, des victimes de tous les embargos, notamment le peuple cubain, des peuples affamés, déplacés, méprisés, bousculés par la marche impitoyable de ce qu’il est convenu d’appeler le progrès… 25 ans de projets de terrain, d’écoles, de centres de soin, de puits, de lutte contre le sida, contre la peine de mort- et je pense tout particulièrement à Mumia Abus Jamal, toujours dans le couloir de la mort mais qui a sans doute définitivement sauvé sa vie grâce à des amis obstinés comme le fut Danielle.

Ses 10 dernières années seront consacrées aussi à la proclamation du droit à l’accès à l’eau.

L’eau : un engagement trivial en cet an 2000 ?
Non, bien au contraire, une porte ouverte sur l’avenir de l’humanité et l’indispensable protection des biens vitaux.

Très tôt, Danielle avait perçu la contradiction entre le statut naturel de l’eau et son statut économique, elle fut sans doute la première à l’énoncer.

L’eau est en amont de la vie, non seulement en amont de son apparition sur la terre mais aussi au cœur de chaque processus vital sans cesse renouvelé. L’agriculture, l’élevage, et donc la nourriture, en dépendent, la vie sociale aussi. Dans les villages du sahel comme dans les bidonvilles des grandes métropoles, au nord comme au sud…L’eau est un indispensable facteur de développement et de santé publique.

Était-il trivial de s’occuper de l’eau ? Non, car décidément, ce n’est pas un bien ordinaire, l’ordinaire c’est le tuyau et le robinet, mais l’eau est, au propre, quelque chose d’extraordinaire du fait même de son absolu nécessité.

Par respect pour son statut naturel, l’eau doit être traitée comme un bien social et non comme un bien économique. Pour Danielle, cette transformation est simple et tient en trois points :

– déclarer que l’eau n’est pas une marchandise car elle ne peut faire l’objet de profit. Un profit sur la vie est un crime ou pour le moins une complicité criminelle au même titre que la privation (privatisation ?) d’eau.

– faire en sorte de rendre l’eau à la nature dans son état de pureté initiale, autant par respect que par nécessité.

– enfin proclamer que l’accès à l’eau potable est un droit fondamental qui doit figurer dans les constitutions nationales et, bien sûr, au nombre des droits de l’homme.

La défense de l’accès à l’eau pour tous avait pour la Fondation un double intérêt : permettre d’agir par la mise en œuvre de programmes en partenariat avec les populations locales et permettre de soutenir un discours concret sur la bonne gestion des biens communs de l’humanité. D’une pierre deux coups, un choix stratégique qui a permis à la fondation de survivre sans se taire dans une période de « vaches maigres » qui a vu s’éteindre l’intérêt que les pouvoirs publics portent aux projets alternatifs et aux initiatives de la société civile.

Mais l’intérêt que portait Danielle à l’eau me semble avoir une autre source-si j’ose dire- hors de la politique. Une source intime liée à sa personnalité et à sa sensibilité. Danielle était elle-même, comme une métaphore de l’eau, diverse, indestructible, toujours en mouvement, universelle, libre, obstinée, trouvant toujours son chemin pour se rassembler, former des courants, des réseaux, des rivières et des fleuves…Un cours qui trouve tout naturellement la bonne direction, le bon sens…

En septembre 2010 lors de la campagne des Porteurs d’eau à Marseille.

La crise que nous connaissons aujourd’hui illustre dramatiquement ce que Danielle avait pressenti dès la création de la Fondation : la défense des droits de l’homme passe par la défense des droits du vivant et des biens communs de l’humanité. Le message était, à cette époque de glorification de la croissance, inaudible. Aujourd’hui il est au cœur de l’actualité et les utopies d’hier sont désormais des projets réalistes qu’il nous appartient de faire vivre dans le réconfortant espoir que porte la fidélité.

Michel Joli
Ancien Secrétaire Général de la Fondation (2006-2018)

* L’’association du « 21 juin », dont le but est d’aider ceux qui œuvrent pour le respect des libertés et des droits de l’homme et « Cause commune », dont la vocation est de soutenir la réalisation d’initiatives locales pour les plus démunis en France.

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