L’annonce que la Cour Suprême des États-Unis, contrôlée par les conservateurs cherche à remettre en cause le droit à l’avortement en revenant sur l’arrêt Roe vs Wade de 1973, a créé une secousse mondiale et la menace d’une régression historique majeure. Ce sont des dizaines de millions de femmes directement menacées aux USA, et des centaines de millions dans le monde, voire des milliards, à travers le signal politique désastreux qu’un tel exemple envoie.

Au-delà du contexte américain, cette décision marque un nouveau stade dans la mutation des franges conservatrices d’un néolibéralisme autoritaire qui renforce d’autant plus la violence patriarcale et raciste pour réprimer violemment l’aspiration des peuples à la justice sociale, la démocratie et à la liberté – de l’intimité des foyers à la rue, en passant par les territoires en lutte… De Poutine à Bolsonaro, de Trump à Erdogan, de Xi Jinping à Narendra Modi, la liste s’allonge des visages incarnant – malgré des différences nationales évidentes – un projet de gouvernement réactionnaire, patriarcal, capitaliste, raciste, guerrier qui verrouille toute possibilité de métamorphose radicale, et mène nos futurs dans un abîme mortifère.

Cette annonce s’ajoute à la sidération quant aux nouvelles quotidiennes terribles de l’état du monde : canicules apocalyptiques en Inde et au Pakistan, crise économique, alimentaire et financière qui menace, escalade de la guerre en Ukraine et risques de guerre nucléaire, etc. A mesure que notre planète se transforme en étuve, chaque mois qui passe fait émerger de nouvelles convulsions collectives, comme si c’était le corps même de la Terre qui poussait de toute part pour affirmer, envers et contre tout, la puissance de ses vivant.e.s rebelles !

Les peuples ne restent pas passifs, les luttes et résistances sont nombreuses. Depuis 2019, les soulèvements populaires se répandent dans plusieurs dizaines de pays, toujours plus nombreux : – Chili, Liban, Hong-Kong, Kazakhstan, Irak, Équateur, Haïti, Soudan, Algérie, Thaïlande, Sri Lanka, etc. Depuis 2020, le soulèvement suite au meurtre raciste de George Floyd, des centaines de manifestations anti-raciste ont eu lieu dans le monde. Depuis 2016 la vague « MeToo » et « NiUnaMenos », des manifestations féministes rassemblent des dizaines de millions de femmes partout dans le monde pour le 8 mars ou le 25 novembre. Le mouvement des jeunes pour le climat coordonne des milliers de journées d’action commune. Sans parler du mouvement des peuples autochtones ou du mouvement paysan, qui se consolident depuis les années 90.

Toutes ces luttes sont indispensables et doivent être renforcées car face à cette course folle vers le précipice, les destins des vivant.e.s de la Terre sont plus que jamais liés. Dans ces conditions nouvelles, comment continuer à faire émerger de nouvelles formes de solidarité internationales des peuples ? Comment créer un « internationalisme par en bas », à partir de la vitalité des luttes contemporaines, et des milliers d’alternatives solidaires, démocratiques et écologiques qui fleurissent dans tous les pays ? Comment parvenir à consolider, au niveau mondial, un camp de l’émancipation à même de provoquer une bifurcation vers un futur post-capitaliste, solidaire, écologique, démocratique, refusant toute forme de dominations ; qui mette en échec les projets néolibéraux « progressistes » ou « conservateurs », et les souverainismes nationalistes ?

Alors que le 15ème Forum Social Mondial se déroule à Mexico du 1 au 6 mai, dans un contexte d’interrogation sur son renouvellement et sa pertinence, ces questions sont plus brûlantes que jamais.  La Fondation Danielle Mitterrand a contribué à faire émerger la question au Forum Social Mondial de Mexico, à travers l’atelier « Renouvellement des formes de l’internationalisme et de la solidarité internationale face aux crises multiples » porté par le CRID, IPAM, ATTAC et France Amérique Latine. Cette question sera également au programme du colloque « Vers une politique des mondes ? », soutenu par la Fondation Danielle Mitterrand et organisé à Cerisy par plusieurs chercheurs du Groupe d’Etude du Néolibéralisme et des Alternatives, qui réfléchira précisément aux conditions de réinvention d’un internationalisme « cosmo-politique » qui fasse place aux « mondes » émergents, « en bas à gauche » pour le dire avec les zapatistes !

Pierre BONNEAU
Chargé de programme « Alternatives démocratiques et commun(s) »

 

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