L’an dernier Rodrigo Mundaca recevait le Prix Danielle Mitterrand pour son combat pour le droit à l’eau au Chili. Aujourd’hui certaines régions du Chili sont en état de sécheresse. Cette urgence hydrique est causée par l’accaparement en eau des secteurs minier et agricole. Dans un pays où l’eau est privatisée, la pandémie de COVID19 amplifie les inégalités d’accès à l’eau et certains habitants sont rationnés. C’est pourquoi l’association MODATIMA lance la campagne Seul le peuple aide le peuple, et distribue des bidons d’eau pour venir en aide à la population.

Cette situation terrible met en évidence la nécessité de rompre avec la privatisation et la marchandisation des eaux au Chili. Il est temps de consacrer l’eau en tant que droit humain et commun naturel.

Rodrigo Mundaca lors de la remise du Prix Danielle Mitterrand 2019

En novembre 2019, nous remettions le prix Danielle Mitterrand à Rodrigo Mundaca pour récompenser et mettre en lumière son combat pour le droit à l’eau au Chili. Ingénieur agronome, Rodrigo Mundaca a co-fondé en 2010 le Mouvement de défense pour l’accès à l’eau, la terre et la protection de de l’environnement (MODATIMA) pour défendre les droits des agriculteurs, travailleurs et habitants de la région de Petorca, victimes depuis les années 1990 du vol et de l’accaparement de l’eau par des entreprises de l’agrobusiness, en connivence avec les politiques. Le Chili est en effet l’un des pays qui va le plus loin dans la marchandisation et la privatisation de ses eaux. Le Code de l’eau et la Constitution sont très clairs : l’eau au Chili est perçue comme une ressource que tout un chacun peut s’approprier, utiliser, revendre voire louer, comme n’importe quel bien. Cette vision marchande conduit à l’accaparement des eaux par quelques-uns. Les usages miniers, agricoles et industriels de l’eau deviennent prioritaires sur les besoins vitaux en eau des populations : le droit à l’eau est bafoué pour de nombreuses personnes. La privatisation de l’eau date de la dictature d’Augusto Pinochet et selon Rodrigo Mundaca elle est l’une des pierres angulaires des inégalités et une violation systématique d’un droit humain fondamental et irréductible.

Les conséquences de cette privatisation l’eau sont désastreuses. Des régions entières au Chili sont considérées en état de sécheresse, de catastrophe voire d’urgence hydrique ; les populations et écosystèmes sont sacrifiés pour des besoins marchands. C’est le cas de la région de Petorca au Nord du Chili dont les deux principales rivières sont à sec, les puits et nappes phréatiques asséchés et la végétation totalement desséchées face aux champs verdoyants d’avocats arrosés par les propriétaires des eaux de la zone. Le même schéma se répète également dans les territoires extractivistes où les mines utilisent des quantités astronomiques d’eau. MODATIMA estime qu’environ 1.5 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau de façon permanente et adéquate au Chili ! Or comme l’a martelé Rodrigo Mundaca lors de sa venue en France : « No es sequia, es saqueo » (ce n’est pas une sécheresse, c’est un pillage).

Distribution de bidons d’eau par Modatima

Dans ce contexte d’inégalités flagrantes d’accès à l’eau, la pandémie de COVID19 ne fait qu’amplifier le phénomène et mettre en danger la vie des habitants. Ces personnes dépendent aujourd’hui de camions citernes pour leurs besoins en eau les plus essentiels (boire, cuisiner, se laver, entretenir leurs bêtes…). Les habitants sont rationnés à 50L d’eau par jour, soit la quantité minimum recommandée par l’OMS pour subvenir aux besoins de base. Les personnes obligées de faire des choix entre leurs différents besoins vitaux sont de fait encore plus exposées au COVID19 étant donné les mesures d’hygiène préconisées. Rodrigo Mundaca a qualifié cette politique de criminelle car ces décisions mettent en danger la population.

Face à cette situation, MODATIMA a plaidé auprès de plusieurs instances (dont la Cour interaméricaine des droits des l’homme), pour que les 50L d’eau par jour soient augmentés à 100L. En outre, l’association a lancé la campagne  Seul le peuple aide le peuple afin de récolter des fonds pour la distribution de bidons d’eau aux chiliens les plus en difficulté. C’est parce l’eau devient un enjeu de vie ou de mort pour certains que MODATIMA a lancé cette mobilisation qui met en avant la solidarité. Cette action d’urgence tente d’alléger les souffrances et les risques pour les nombreux chiliens et chiliennes dont le droit à l’eau est bafoué.

Cette crise souligne la pertinence du combat de MODATIMA pour mettre fin à la privatisation et à la marchandisation des eaux au Chili et pour l’avènement d’un autre modèle de l’eau basé sur les droits humains, la participation citoyenne et les intérêts du vivant dans son ensemble. Ce combat avait été central durant les mobilisations sociales de l’automne au Chili où les citoyens se sont révoltés contre les inégalités et en fin de compte contre le modèle ultralibéral mis en œuvre au Chili depuis la dictature. La question de l’eau était au cœur des débats car elle est emblématique des inégalités flagrantes et des méfaits du système qui n’enrichit que quelques-uns tout en mettant à mal les habitants et les écosystèmes. Parce que l’eau est au centre de toute forme de vie et à la croisée de nombreux droits humains, il s’agit d’une bataille essentielle. C’est tout un système qui doit être repensé pour redonner plus de justice, de solidarité et de soutenabilité.

Distribution de bidons d’eau par Modatima

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