5 questions à Elif Karakartal, observatrice de France Libertés au Chili et réalisatrice du webdoc Le réservoir de déchets miniers de Caimanes, Chronique d’un territoire sacrifié.

Elif Karakartal

France Libertés donne aujourd’hui la parole à Elif Karakartal qui a réalisé le web-documentaire Le réservoir de déchets miniers de Caimanes, Chronique d’un territoire sacrifié. Anthropologue de formation et réalisatrice de films documentaires, Elif Karakartal suit depuis plusieurs années la communauté de Caimanes au Chili et sa résistance contre le 3ème plus grand réservoir de déchets miniers au monde.

Depuis 2012, Elif Karakartal est observatrice de la situation pour France Libertés. Elle retrace dans le parcours numérique les moments clés de ce projet emblématique de l’exploitation effrénée des ressources naturelles. A travers ce cas spécifique, elle souligne en fait les rouages du système extractiviste et le sacrifice de territoires au nom de la croissance.

  • Elif Karakartal, pourquoi avoir décidé de réaliser un web-documentaire sur cette résistance de la communauté de Caimanes au Chili ? Quel message souhaitez-vous transmettre ?

Depuis 2012, j’ai accompagné les acteurs de la résistance de Caimanes dans le conflit qui les oppose à l’entreprise minière Minera Los Pelambres. J’ai tourné énormément d’images car la caméra était un moyen de rendre visible ce qu’il se passait. La proximité avec les habitants m’a permis de recueillir de nombreux témoignages sur place, d’enregistrer des moments clés du conflit, de filmer les assemblées et plusieurs audiences des procès. Je disposais donc d’archives très importantes. Par ailleurs, j’ai été en relation avec d’autres personnes investies sur le sujet : chercheurs, journalistes, avocats, organisations agissant pour la défense de l’environnement etc. J’ai donc eu accès à d’autres informations. Je disposais ainsi de nombreux éléments et l’idée de réaliser un webdoc a surgi de la nécessité de réunir ce matériel pour composer un récit capable de rendre compte des multiples dimensions de ce conflit. Une des caractéristiques de ce type de conflits est qu’ils ne sont pas unidimensionnels : ils touchent à de nombreux domaines. L’objectif de la réalisation du webdoc n’est pas de tout montrer sur le sujet mais d’en creuser certains aspects significatifs pour souligner leur complexité et inciter à aller plus loin : mettre en exergue par exemple le fait que l’extractivisme au Chili -et ailleurs- puise ses racines dans le mythe de la croissance et que cette croyance que le développement passe par l’extraction infinie des ressources naturelles a engendré un consensus sociétal qui permet aux entreprises d’agir malgré des impacts visibles irréversibles.

Ce récit est construit à la manière d’un bouclier de résistance qui permet de lutter contre la dispersion et l’invisibilité, la normalisation des abus et encourager à suivre dans la voie de la résistance au nom d’une vérité à reconstruire.

  • Dans le web-documentaire, vous avez inséré de nombreux extraits de vidéos que vous avez tournées avec la population. Dites-nous en plus sur ce support particulier de sensibilisation.

C’est le support que j’utilise habituellement dans mon travail parce qu’il permet de donner la parole aux habitants et de la transmettre directement. J’étais à peine arrivée à Caimanes, je n’avais même pas eu le temps de prendre mes marques, et déjà les habitants me conduisaient de maison en maison pour enregistrer des témoignages : ils avaient besoin d’exprimer les injustices et les violations de droits qu’ils subissaient dans une situation où ils ne se sentaient pas soutenus, la presse parlant très peu de ce qu’il se passait à Caimanes et les autorités locales et régionales ayant donné liberté totale d’agir à l’entreprise minière. Mon premier contact avec Minera Los Pelambres a été de me voir refuser de filmer une audience en 2012 et cela sonnait comme une provocation : pourquoi la caméra dérangeait-elle l’entreprise dans une audience publique ? La caméra est devenue un outil indispensable à la fois pour enregistrer des événements, permettre aux habitants de témoigner des abus qu’ils vivaient, suivre les actions de mobilisations et transmettre leur argumentation.

Au début, mon idée était de réaliser un documentaire : je filmais et j’archivais en vue d’un futur montage. Avec l’accélération des événements, il s’est avéré indispensable de réaliser des vidéos diffusables rapidement sur le web pour faire circuler l’information sur les réseaux sociaux, sans dépendre des journalistes qui se déplaçaient à Caimanes. Il fallait créer notre propre information. J’ai mis en place, avec le Comité de Défense de Caimanes et grâce au soutien de l’association française Esperanza Chile, ‘un studio de communication’. Par la suite, j’ai organisé un atelier de formation pour enseigner les techniques de cinémas documentaires. Avec les habitants, nous avons finalisé un long métrage sur la mémoire agricole, terminé en 2016, afin de restituer la mémoire historique. Nous avons réalisé deux longs métrages documentaires : « Les eaux volées » et « L’histoire qui reste ». Le troisième « La toma » est en cours de postproduction.

L’image s’est avérée tout au long de ce processus un allié indispensable tant parce qu’elle enregistre un présent qui sinon disparaît, que parce qu’elle permet de rendre visible de reconstruire sa propre vérité. Par exemple « l’histoire qui reste » a permis de réaffirmer que Caimanes existait comme territoire agricole avant d’avoir été sacrifié par son destin minier comme l’exprime Luz Badillo, une des réalisatrices du film: « nous ne voulons pas qu’en plus de tout, Pelambres nous vole notre identité, notre mémoire. Notre histoire c’est à nous de la reconstruire. »

  • Au-delà des impacts environnementaux et sociaux concrets de l’installation du réservoir de déchets miniers, vous décrivez l’instrumentalisation du concept de ‘dialogue’ mis en place par l’entreprise et des processus de conciliation en découlant. Pouvez-vous nous en dire plus?

Quelques mois après l’annonce de la décision de justice de la Cour Suprême ordonnant à l’entreprise minière de restituer le cours naturel des eaux, les avocats de la communauté ont annoncé qu’ils n’étaient plus en mesure de contrer l’immense pouvoir de Minera Los Pelambres et qu’il fallait tenter une conciliation à l’amiable avec l’entreprise minière. Bien que l’idée semblait quelque peu saugrenue aux résistants qui estimaient avoir gagné la lutte juridique et n’avoir rien à négocier, Minera Los Pelambres a proposé aux habitants d’examiner avec eux les termes du futur accord, accompagnant cette proposition de profondes excuses quant aux agissements passés de l’entreprise et s’engageant désormais à avoir un comportement plus respectueux avec la communauté. Voir une entreprise minière de cette stature, qui jusqu’alors s’était comportée de manière intransigeante et n’avait pas hésité à attaquer en justice la communauté, présenter ses excuses, solliciter l’instauration de meilleures relations tout en s’engageant à respecter les décisions de justice semblait trop beau. Le « dialogue » s’est bel et bien installé… En quatre mois s’est mis en place un processus, qui derrière le rapprochement annoncé, cachait en réalité de nouvelles fins. C’est pour venir à bout de la résistance que l’entreprise a utilisé des techniques de manipulation qui consistaient à créer un discours attendu pour mieux la rendre libre de ses agissements. J’ai enregistré une vingtaine d’assemblées qui restent à travailler et à décrypter. Ce qui a semblé incroyable et terrible, c’est que la justice ait pu accepter un tel processus.

  • Quelle est la situation actuelle à Caimanes et quelles sont les prochaines étapes de la lutte ?

Une centaine d’habitants est toujours en résistance. L’accord issu de la conciliation, qui semble pour l’heure avoir scellé le destin de Caimanes, est parfaitement irrégulier et est en cours de dénonciation. Cet accord a été arraché à la communauté par la menace faite aux habitants de perdre le droit à une somme d’argent proposée comme seule et unique compensation possible des dommages. A ce jour, des recours de justice ont été présentés à l’encontre des ex-avocats qui ont permis l’accord pour démontrer la manipulation et les pressions exercés contre les habitants.

  • Quel message souhaitez-vous transmettre aux personnes mobilisées partout dans le monde contre des projets extractivistes ?

Face aux stratégies de division employées par les multinationales, le plus important est de ne pas se diviser en restant sur les fondamentaux de défense de son territoire.

J’encourage ceux qui luttent à utiliser tous les formats d’expression à disposition pour ne pas se taire. Enregistrer, filmer les agissements des entreprises, répertorier les ressources., il me semble très important de travailler à la réécriture de l’ histoire de sa communauté que ce soit au travers du dessin, de la chanson, de la poésie, de films… Les entreprises minières nous attaquent en détruisant notre imaginaire et en se montrant comme les apôtres du développement, de la salvation… il est donc nécessaire de construire, de l’intérieur, un autre discours.

Enfin, il est essentiel de ne pas rester isolé et de communiquer avec les autres territoires en résistance contre des projets miniers pour apprendre des expériences et être plus fort. D’ailleurs,si ce travail sur Caimanes vous a intéressé, vous pouvez transmettre un message aux habitants sur le Facebook de « Caimanes Résiste ». Merci !

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