A l’occasion de la journée mondiale des peuples autochtones célébrée le 9 août, la Fondation Danielle Mitterrand souhaitait souligner l’importance des mots lorsqu’on parle des peuples autochtones : certains termes sont à bannir car hérités du passé colonial, d’autres dénotent une dimension néocoloniale, exotisante voire raciste, d’autres encore dépolitisent les enjeux. Petit tour d’horizon de quelques points qui nous semblent essentiels.

Les autochtones ont historiquement dû faire face à des processus violents de colonisation et plus récemment à la construction d’État-nation dans lesquels ils ne se reconnaissent pas. Ils continuent encore aujourd’hui à être objets de préjugés, de discriminations et ils sont parmi les premières victimes des violations des droits humains, voire d’assassinats dans le cadre des conflits socio-environnementaux comme le rappelle le rapport 2019 de Global Witness. Ils se voient souvent imposer un mode de vie qui n’est pas le leur, et sont encouragés, voire obligés, à abandonner leurs valeurs et leurs cultures. Face à cette situation inacceptable, la Fondation Danielle Mitterrand travaille à leurs côtés pour dénoncer le système néolibéral productiviste et les nouvelles formes de colonisation ainsi que pour proposer ensemble des pistes pour un monde plus juste, durable et solidaire.

Il n’existe pas de définition arrêtée du terme « peuples autochtones »

C’est parce que les peuples autochtones souffraient d’une forte marginalisation et de discrimination dans leur droits humains, qu’ils ont lutté contre de nombreux projets menaçants leurs vies et qu’ils ont fait entendre leurs voix, que les organisations des Nations Unies ont commencé à s’intéresser aux problématiques autochtones et ont proposé des premiers éléments de définition de cette catégorie « peuples autochtones ». Ainsi, à l’international, c’est au cours des luttes des autochtones pour leurs droits et le respect de leurs cultures et territoires que des convergences ont émergé et que des messages ont été formulés par les autochtones en tant que ‘groupe’ à l’ONU. Plusieurs experts onusiens vont donc s’intéresser aux problématiques autochtones et produire des rapports dans lesquels ils vont faire des tentatives de définition du terme de « peuples autochtones » (voir notamment les rapports de José Martinez Cobo et Erika-Irene Daes) dont les éléments clés sont :

  • l’antériorité de la présence de ces peuples sur un territoire avant l’arrivée de groupes de culture ou d’origine ethnique différente ;
  • la revendication de leur différence culturelle vis-à-vis de la population dominante/majoritaire dans l’État dans lequel ils vivent ;
  • la non-reconnaissance dans la structure étatique dans laquelle ils sont intégrés qui possède des caractères nationaux, sociaux et culturels qui leur sont étrangers ;
  • enfin le plus fondamental est l’auto-identification par la personne directement et la reconnaissance et acceptation par le peuple en question de la personne en tant que l’un de ses membres.

Toutefois, il n’existe aucune définition arrêtée du terme « peuples autochtones ». Ce terme rassemble en effet des peuples dont les situations sociales, politiques, économiques, culturelles, etc. sont très différentes. Pour Erica Irène Daes, présidente rapporteure du groupe de travail sur les peuples autochtones de l’ONU créé en 1982, une définition universelle n’était ni possible ni souhaitable du fait de cette diversité.

Peuples autochtones : de l’importance du « S »

Les individus regroupés sous le terme de peuples autochtones représentent environ 5% de la population mondiale, soit au moins 370 millions de personnes, sachant qu’en l’absence de statistiques précises, ce chiffre est probablement plus proche de 400-500 millions de personnes. Derrière cette notion de « peuples autochtones » se trouve un nombre considérable de peuples : c’est une catégorie très large d’une très grande diversité. Par exemple, à eux seuls, les peuples autochtones parlent 75% des langues connues, c’est-à-dire environ 5000 langues. Autre exemple, on dénombre 305 peuples autochtones rien qu’au Brésil.

Il est important de garder cela à l’esprit pour ne pas tomber dans des discours trop généralisant (“Les peuples autochtones sont/font/ont…”) qui effaceraient les particularités de chaque peuple et donneraient une image homogène de ces peuples. D’ailleurs, c’est pour rendre compte de cette pluralité que le terme ‘peuples autochtones’ est au pluriel. Cela a été une bataille importante lors des négociations de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones auxquelles participaient des représentants autochtones.

Gare aux dénominations coloniales, néocoloniales ou folklorisantes

Il faut prendre conscience que la terminologie relative aux autochtones n’est pas figée dans le temps, elle évolue régulièrement, c’est pourquoi des définitions tranchées et définitives n’existent pas et ne sont pas pertinentes. En fonction des territoires, certains autochtones utilisent les termes de « premières nations », « tribu (tribe en anglais) » ou encore « aborigène ». Dans le doute, le plus simple est de tout simplement demander à la personne concernée comment elle souhaite être présentée.

En général, les peuples autochtones se définissent d’abord par rapport à leur propre peuple, et il est préférable de faire de même. Plutôt que de parler d’une personne comme « représentant autochtone » par exemple, il est plus adéquat de préciser directement le nom de son peuple.

A cet égard, il est intéressant d’avoir conscience qu’on trouve généralement plusieurs noms pour un même peuple avec souvent une dénomination héritée des colonisateurs, péjorative voire clairement raciste, et l’autre propre au peuple lui-même. Par exemple, l’appellation “esquimaux”, qui signifie « mangeurs de viande crue » est très péjoratif alors que ce peuple de l’Arctique utilise le terme Inuk (ou Inuit au pluriel), qui signifie « être humain ».

D’autres termes que l’on voit régulièrement employés, comme « peuples racines », « peuples premiers », « peuples ancestraux », etc. peuvent tendre, selon nous, à donner une image folklorique et à enfermer les autochtones dans le passé ou le mythe du « bon sauvage ». Il en va de même lorsqu’on se réfère à leurs savoirs. Bien souvent, les mots utilisés renforcent le cliché de savoirs qui seraient figés parce qu’on met l’accent sur leur ancienneté (« savoirs ancestraux », « savoirs détenus depuis des temps immémoriaux »…). Or, certes de nombreux savoirs sont détenus par des peuples depuis des siècles mais il s’agit de savoirs qui restent vivants pour autant. Autre élément intéressant, le fait même de parler de ces savoirs en leur accolant systématiquement un adjectif (« traditionnel », « ancestral » etc.) souligne la difficulté que nous éprouvons à percevoir ces connaissances comme des savoirs à part entière. On ne peut s’empêcher de les qualifier comme pour mieux les distinguer de « LA science ».

Trop souvent, nous ne parlons des peuples autochtones que pour leur rapport plus harmonieux à la nature ce qui peut renforcer le cliché du « bon sauvage ». Certes, les peuples autochtones ont globalement un rapport au territoire et aux écosystèmes plus durable que nos sociétés occidentales fondées sur l’extractivisme et sur une opposition entre les humains et les non-humains. Certes, ces peuples peuvent jouer un rôle majeur dans la préservation de la biodiversité car sur leurs territoires (représentant environ 20% des terres) se trouve 80% de la biodiversité mondiale. Certes, leurs territoires sont ceux qui sont les plus préservés et divers. Toutefois, il serait intéressant de ne pas s’intéresser aux problématiques autochtones uniquement sous cet angle environnemental. Trop souvent par exemple ils ne sont conviés à des conférences que sur ce sujet. Les États sont d’ailleurs très enclins à organiser des conférences avec des représentants autochtones pour évoquer les questions environnementales et climatiques mais dès lors qu’il s’agit d’évoquer des sujets plus politiques et d’aller plus à la racine des problèmes en parlant par exemple de droits collectifs, de la souveraineté sur les territoires, terres et ressources, de l’autodétermination… les blocages se font sentir. En fin de compte, ne parler des autochtones que pour leur rapport à la nature tend à faire des généralisations, simplifications, essentialisations voire idéalisations et donc à homogénéiser cette catégorie pourtant plurielle de « peuples autochtones ». Cela rend également moins visibles les aspects culturels, sociaux, politiques, historiques…qui font des autochtones avant tout des peuples à part entière.

Enfin, on entend parfois « nos peuples autochtones » pour se référer aux autochtones d’un État particulier : une tournure de phrase à oublier complètement tant elle s’oppose à l’idée d’autodétermination des peuples et de souveraineté.    

 

Indigènes ou autochtones ? 

En français, il est également important de ne pas utiliser le terme « indigène ». Alors qu’en espagnol « indigenas » et en anglais « indigenous » sont les termes appropriés, en français, le terme « autochtones » est le mot adéquat. Durant les négociations internationales de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (années 1980-2007), les représentants autochtones francophones ont mené une longue bataille pour que la traduction officielle dans les futurs textes internationaux soit « autochtones ».

Comme l’explique très bien Sophie Gergaud, en français, le terme « indigènes » était largement employé par les colons français à l’époque coloniale pour désigner les habitants des colonies, lieux qu’ils considéraient comme inférieurs, désignant ainsi les individus qu’ils considéraient comme non-civilisés. Il renvoie aussi à une catégorie officielle durant la période coloniale française : étaient qualifiés d’ « indigènes » tout ce qui avait trait aux droits et institutions des habitants des colonies qui continuaient à exister en parallèle du droit français.  Les personnes se retrouvaient ainsi être des « sujets français » de seconde catégorie privés de la majeure partie de leurs droits et libertés. On le comprend, en français le terme « indigène » renvoie très clairement à la période coloniale française et n’est donc pas approprié pour parler des peuples autochtones car ancré dans une histoire très spécifique.

Enfin, d’un point de vue étymologique, « autochtone » est rattaché à la terre en tant que premier occupant du territoire, ce qui est un critère particulièrement fort aujourd’hui pour les « peuples autochtones » alors que le mot « indigène » n’a pas cette force puisque sa racine latine souligne plutôt l’appartenance à la famille.

De l’importance de la notion de « peuple »

Les termes “populations autochtones “ ou “communautés autochtones” n’ont pas la même force et portée que la notion de “peuples autochtones”. Ils effacent la dimension politique, liée à l’autodétermination que le terme de « peuple » possède.

Les luttes autochtones à travers le monde visent primordialement la reconnaissance de deux droits : le droit au territoire et le droit à l’autodétermination. Ces deux droits ne peuvent pas exister l’un sans l’autre, au risque de menacer gravement l’existence même des peuples autochtones. La notion de “peuple” traduit justement cette demande d’autodétermination, en ce qu’elle implique le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est un élément primordial pour la reconnaissance de ces peuples en tant que tels.

Rappelons que la notion de ‘peuple’ induit avec elle la notion de droits collectifs. C’est là encore une demande majeure des autochtones aujourd’hui de se voir leurs droits collectifs reconnus ou respectés.

Les États réticents à la reconnaissance des droits des peuples autochtones jouent d’ailleurs sur ces nuances pour amoindrir les textes internationaux en demandant l’emploi de “communautés” ou “populations” à la place de “peuple” ; la France la première.

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