Rodrigue Olavarría Tapia, ancien responsable de programmes à la Fondation, revient sur la rencontre entre Danielle Mitterrand et Michelle Bachelet en mars 2009 à Santiago du Chili.

Le Chili de Danielle

Proche, à l’écoute, engagée.

Danielle a rapidement solidarisé avec les victimes de la dictature de Pinochet. C’est ainsi qu’en retour, des chilien-ne-s se sont rapproché-e-s de France Libertés pour soutenir son combat.

La mise en place de la campagne « Récupérons l’eau pour le Chili » au Sénat

La première fois que j’ai entendu parler de Danielle c’était en 1994 lorsque j’étais étudiant en Administration Publique à l’Université du Chili. C’était sa deuxième visite au pays. Mais ce n’est qu’en 2008 que j’ai connu de très près le travail de France Libertés.

Lors de son dernier voyage au Chili, en mars 2009, j’ai eu le privilège de préparer et d’accompagner la visite officielle de Danielle. Invitée par le Sénat chilien pour soutenir la campagne « Récupérons l’eau pour le Chili » qui cherchait à changer le statut de l’eau actuel qui considère cet élément constitutif de la vie comme « bien économique » et « propriété privée ».

Cette invitation à connaître de près le modèle chilien de gestion de l’eau et à plaider pour un statut de l’eau comme droit humain fondamental, a permis à Danielle de défendre une cause qui lui tenait à cœur : la lutte pour le respect des droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux du peuple Mapuche.

A 83 ans, avec son chêne et son olivier, symboles de la Fondation qu’elle portait en pendentif, elle reprenait la route afin de soutenir ceux et celles qui luttent pour les communs, préalables à la vie et au développement de tous les territoires et de leurs écosystèmes.

Avant de partir, elle avait dessiné ses priorités : rencontrer les représentant-e-s du peuple Mapuche et la lutte pour l’eau, bien commun de l’humanité.

Conférence de presse organisée avec les leaders mapuche

C’est ainsi que nous nous sommes réunis avec une vingtaine de lonkos  (chef-fe politique) et weichafes (guerrier-e-s). L’échange était sincère et en confiance. Danielle a écouté attentivement les témoignages de ces hommes et femmes confrontés à la violence d’un État qui a fait le choix de garantir les droits des propriétaires avant les droits sociaux et environnementaux des communautés. La société de marché, établie constitutionnellement par Pinochet, commençait déjà à montrer les premiers symptômes de la maladie néolibérale. Les manifestations sociales pour l’environnement, les droits des peuples originaires, les droits sociaux, commençaient à rendre le pays ingouvernable. C’est lors de cette prise de conscience que Danielle aura l’occasion de porter très haut au sein de l’État chilien sa vision critique du Chili qu’elle côtoyait.

Sa rencontre avec la présidente du Chili, Michelle Bachelet

Le moment le plus important de cette visite fût, sans doute, la rencontre avec Michelle Bachelet dans le palais de la Moneda, où 26 années auparavant, décédait le premier président socialiste élu démocratiquement, Salvador Allende.

La rencontre entre les deux femmes fût cordiale mais également marquée par des positions bien tranchées sur  les deux thèmes que Danielle a souhaité aborder avec Michelle : la situation du peuple Mapuche et le statut de l’eau.

En tant qu’interprète de Danielle, j’ai été témoin d’un échange tendu lorsque Danielle a demandé pourquoi les droits de nombreuses communautés mapuche n’étaient pas assurés ? Pourquoi l’état laissait faire les compagnies et leurs politiques de division des communautés pour mieux les exploiter ? Pourquoi la convention 169 de l’OIT restait lettre morte lorsque les méga-projets inondaient les lieux sacrés des peuples ?

Michelle a signalé que le Chili respectait le droit de tous les citoyens, que des efforts avaient été fait à travers la CONADI et autres programmes destinés à ces populations, sans compter la signature de cet accord et l’actuelle mise à jour de la législation nationale.

Rodrigue, Danielle Mitterrand et Michelle Bachelet au Palais de la Moneda

A cela Danielle a pointé les nombreuses personnes tombées sous le coup des lois antiterroristes datant de l’époque de Pinochet. Elle a fait observer que cette loi était appliquée exclusivement aux personnes d’origine mapuche. Une pratique aggravée par le fait que dans tous les cas, les personnes étaient libérées sans charges après avoir passées plusieurs années en prison. L’échange commençait à se tendre de plus en plus lorsque nous sommes passés au sujet suivant : le modèle chilien de gestion de l’eau.

Danielle connaissait bien le « modèle chilien » de gestion de l’eau. Ses contours inspirés par l’école néolibérale de Friedman et sa validation par la dictature de Pinochet lors d’un référendum constitutionnel entaillé des méfaits électoraux commis par l’intelligence du régime. Son application après la dictature, pendant 29 ans (en 2009) a permis de créer une société de marché où tous les droits, dont l’eau, sont considérés comme biens marchands et appropriables.

La discussion sur l’eau avec l’actuelle Haute commissaire aux droits de l’homme a tourné court sur ce point. Lorsque Danielle a demandé quand le Chili allait changer son statut de l’eau, elle a rétorqué que le système fonctionnait. Grâce aux capitaux étrangers, il était possible d’amener de l’eau aux chilien-ne-s et si le privé pouvait le faire, elle n’allait pas aller dans des considérations dogmatiques sur le choix d’une forme de gestion de l’eau.

Danielle n’en croyait pas ses yeux, la socialiste avait aussi été néolibéralisée. Elle ne voyait pas de différence entre une gestion publique ou privée, pour elle si l’État n’était pas  nécessaire, pourquoi faire autrement ?

La préoccupation de Michelle Bachelet était de ne pas perdre l’eau, sans se demander si ces retenues d’eau, surtout les méga-barrages, étaient un apport ou un frein au développement à court, moyen et surtout long terme. Michelle ne voyait pas comment ce changement de paradigme pourrait permettre d’établir un équilibre dans le contrôle des biens communs dans les territoires, ni la place de la démocratie dans cette gestion des communs. Ou peut-être voyait-elle bien tout cela mais, confrontée à la Constitution néolibérale du pays, tous ces discours de gestion démocratique des territoires semblaient être des contes de fées ou d’horreur tout droit sortie du laboratoire de Milton Friedman.

J’imagine que pour une femme comme Danielle, ce voyage n’a pas été simple. Voir comment le Chili, berceau du « socialisme en démocratie », s’était transformé par les armes en système néolibéral, qu’avaient maintenu, voir approfondi, les partis politiques de centre-gauche qui ont gouverné par la suite le pays.

Une oracle dans un pays en transformation

Plaza de la Dignidad à Santiago, en octobre 2019

10 ans après la dernière visite de Danielle au Chili c’est le sens commun qui l’a emporté. Le sens de millions d’hommes et des femmes qui ont dit par les urnes leur souhait de changer la constitution de Pinochet. Aujourd’hui, la lutte du peuple mapuche est devenue la lutte du peuple chilien, les drapeaux mapuche sont souvent plus nombreux que les drapeaux chiliens dans les manifestations qui ont entrainé le changement de constitution.

Aujourd’hui le Chili se rêve plurinational, reconnaissant les peuples originaires, leurs cultures, leurs territoires, leurs langues dans le nouveau Chili.  La demande de changement du statut de l’eau est devenue un préalable pour nombreuses candidatures de futurs membres de la constituante.

Le Chili ankylosé des années 2000 a donné vie à un nouveau projet de société en devenir. Danielle a apporté sa goutte d’eau à ce changement.

 

Témoignage de Rodrigue Olavarría Tapia,
ancien responsable de programme à la Fondation Danielle Mitterrand

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