Il y a près de quatre ans, la rupture d’un barrage de déchets miniers de la compagnie minière Samarco (joint-venture entre Vale et BHP Billiton) occasionnait la plus grande pollution qu’ait connu le Brésil, la mort du fleuve Rio Doce et affectait environ 4 millions de personnes, victimes directes ou indirectes de ce crime environnemental.

A travers la campagne JusticeForKrenak lancée à l’automne 2018, la Fondation Danielle Mitterrand avait alerté sur la situation particulièrement alarmante du peuple Krenak dont les terres et le fleuve sacré ont été dévastés.

Nous reproduisons ici un article paru dans le journal brésilien Época le 15 août 2018. Dans ce témoignage, Shirley Krenak rappelle la situation encore désastreuse des Krenak aujourd’hui. Elle donne aussi à voir de la relation fondamentale qu’entretenaient les Krenak avec le fleuve du Rio Doce.

L’article a été traduit par Aude Lorion, jeune diplômée en relations internationales, bénévole pour la Fondation Danielle Mitterrand.

Krenak - Rio Doce - Brésil - Minas Gerais
Crédit: Peruzzo – przvida.com

« Nous luttons contre l’exploitation minière depuis 200 ans », déclare Shirley Djukurnã, une femme autochtone vivant sur les rives du fleuve Rio Doce.

« J’ai 38 ans et j’appartiens au peuple autochtone Krenak de l’État de Minas Gerais. […] Le village se situe sur les rives du Rio Doce.

Dans l’histoire du Brésil, nous sommes connus comme les Botocudos de la vallée du Rio Doce. Botocudo est un nom péjoratif, créé au moment de la colonisation. C’est un mélange de « grande bouche » et de « grandes oreilles », parce que mes parents portaient des ornements labiaux et des écarteurs aux oreilles faits avec des couvercles de tonneaux. Comme les envahisseurs ne pouvaient pas prononcer « Krenak », ils nous ont donné ce nom péjoratif.

Notre famille, tout notre clan, tout notre peuple a toujours vécu sur les rives du Rio Doce. Nous n’avons jamais quitté cette région. Notre terre se situe entre les villes de Conselheiro Pena et Resplendor, sur les rives du fleuve. J’ai beaucoup de souvenirs affectifs liés au fleuve, que nous appelons Watu. Cela signifie « la rivière qui coule », « la rivière qui parle ». Pour beaucoup de gens, c’est juste de l’eau qui coule. Pour nous, c’est comme s’il était un être vivant qui discutait avec nous tous les jours. Tout notre processus de collectivité, de guérison et de spiritualité est lié au Watu et à l’eau.

Quand j’étais petite, mon père nous emmenait nous baigner dans le fleuve et expliquait le respect que nous devions accorder au Watu. Il disait: «Regardez, quand on joue au bord de Watu, il faut avoir un très grand respect pour lui. Vous pouvez prendre un bain, vous amuser, mais vous devez d’abord savoir discuter avec lui pour ensuite entrer dans l’eau». Ce que nous comprenons lorsque nous voyons l’eau avec cette perspective spirituelle, c’est que vous pouvez la calmer en lui parlant, en se connectant à elle, vous lui transmettez votre amour. Il ne coûte rien de demander la permission avant d’entrer dans le fleuve.

Les gens ont oublié de se connecter à la nature, ils ont oublié qu’ils en font partie. Ils ont oublié le pouvoir que cette connexion a pour leur esprit, leur santé, leurs énergies. Passez quelques minutes pieds nus sur le sol. Sentez la terre entre vos doigts et vous aurez une énergie renouvelée pour quelques années de plus. Cette connexion à la terre a été perdue. Dans divers endroits sur les rives du Rio Doce où nous avons joué, nous couvrions les rochers de boue pour glisser et tomber dans la rivière. C’était très amusant. Et mon père pêchait, ainsi que mes oncles. Et il y avait des rites spirituels. Les enfants, âgés de deux ou trois ans, étaient amenés au bord du Watu pour y être baptisés, pour recevoir le baptême de la spiritualité et de la culture krenak. Seulement aujourd’hui, nous ne pouvons plus le faire.

Ce qui est arrivé au Watu n’est pas un désastre mais un crime. Le désastre, c’est ce qui se passe actuellement pour tous ces gens qui sont malades. Le 5 novembre 2015, lorsque le barrage de Mariana a cédé, j’étais à Belo Horizonte. Je me suis vite impliqué dans les réunions concernant la rupture du barrage. Et quelques jours plus tard, lorsque la boue a atteint le territoire de ma communauté, nous étions déjà en réunion dans la ville de Governador Valadares. Ça a été très rapide, ça a tout détruit. La chose étonnante est que, quelques jours avant que tout ça arrive, tous les anciens du village sont tombés malades. Tous en même temps. Et déjà nous n’entendions plus les bruits des grillons et des grenouilles. Notre peuple est très sensible. Nous savions que ce silence signifiait quelque chose.

An aerial view of the Rio Doce, which was flooded with mud after a dam owned by Vale SA and BHP Billiton Ltd burst, at an area where the river joins the sea on the coast of Espirito Santo in Regencia Village
C’est triste pour nous aujourd’hui, parce qu’une clôture nous empêche d’entrer dans l’eau. Tout un flux de vie, de routine, de coutumes et de spiritualité a changé.

Pendant des années, notre peuple a sonné l’alerte sur tous les dégâts qui étaient causés au Watu. Ils polluaient énormément. Avant que le barrage n’explose, ils jetaient déjà du minerai et les poissons mouraient. Le Watu se réchauffait plus que d’habitude avec les substances qui y étaient jetées. Nous allions aux débats et aux réunions pour avertir, mais personne n’en faisait cas. Mon père disait : « Si vous n’arrêtez pas de polluer le Watu, il ne tardera pas à pleurer du sang. » Il est mort en disant cela, mais personne n’a prêté attention à ce que le vieil homme disait. Tout le monde pensait que ce vieil homme devenait fou. Il a fallu que tout ça arrive pour que les gens respectent le peuple Krenak.

Nous vivons un deuil constant. Nous veillons le fleuve encore aujourd’hui. Le fleuve est mort. […] Et tout l’esprit de l’eau a été assassiné. Il est mort pour nous. Dans notre culture, notre religion et notre spiritualité, le fleuve est mort. Nous veillons le Watu encore aujourd’hui. […]

J’ai une fille de 8 ans et elle n’a pas pu être baptisée dans le Watu. Mes enfants de 16 et 19 ans ne peuvent pas aller sur les rives pour jouer, pêcher, comme je le faisais. Nous avions l’habitude de manger un poisson avec du manioc frit et des bananes ce qui était un vrai délice. Et maintenant, si nous voulons conserver la coutume de manger du poisson, nous devons demander à nos parents qui vivent près de la mer. Vous devez le chercher à la mer ! Pour apprendre à nager aux enfants, il faut installer une piscine avec du chlore.

C’est triste pour nous encore aujourd’hui, car une clôture nous empêche d’entrer dans l’eau. Cela a changé tout un courant de vie, de routine, de coutumes et de spiritualité du peuple. C’est comme si je venais chez vous et que je disais que vous ne pouvez plus prier dans votre propre maison. C’est comme avoir une clôture qui vous interdit d’entrer dans une pièce de votre maison. Il n’y a aucun autre fleuve à proximité. Et nous n’avons jamais pensé à changer de territoire, car celui-ci est notre terre.

Krenak
Crédit: Peruzzo – przvida.com

Nous nous réadaptons à une nouvelle structure de vie. En essayant de survivre à une attaque de plus des compagnies minières. Nous luttons contre l’exploitation minière depuis 200 ans. L’ensemble du processus minier au Brésil a commencé dans l’État de Minas Gerais. Et l’Amazonie traverse ce processus aujourd’hui. Aujourd’hui. Parce que ceux qui ont freiné les progrès là-bas étaient le peuple botocudo, le peuple Krenak, qui a contenu l’exploitation minière et la colonisation pendant des siècles. C’est pourquoi nous sommes si peu nombreux. Nous n’atteignons pas les 1 000 personnes.

Aujourd’hui, grâce à notre lutte contre l’exploitation minière, nous sommes connus internationalement. Nous avons obtenu la reconnaissance de nos droits en tant qu’êtres humains. Ce n’est pas parce que nous sommes Krenak, c’est parce que nous sommes des êtres humains. Et chaque personne a le droit de bien vivre sa collectivité et sa spiritualité. Dans l’État de Minas Gerais, tout le monde vit à la merci des compagnies minières. Le Minas Gerais est en train d’exploser et tout le monde le suit à la télévision, dans les journaux. L’État de Minas est en train d’être déchiré par l’exploitation minière. Jusqu’à quand les gens vont-ils encore croire qu’ils survivront à tout cela? Parce qu’il ne faudra pas longtemps avant que nous nous battions pour un verre d’eau. »

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