France Libertés participe à l’enquête publique menée dans le cadre d’une demande d’autorisation d’ouverture de travaux miniers en Guyane. Elle adresse un avis défavorable pour alerter le commissaire enquêteur sur les dangers de ce projet.

Montagne d'or guyaneMonsieur Seraphin,

France Libertés, fondation reconnue d’utilité publique, créée par Danielle Mitterrand en 1986, a pour mission de défendre les droits humains et les biens communs du vivant. Poursuivant cette mission, France Libertés vous soumet le présent avis concernant la demande d’AOTM sur le lieu-dit « Bœuf Mort » à Saint-Laurent-du-Maroni.

Bien que la demande d’AOTM effectuée par la Compagnie Minière Montagne d’Or ne concerne que l’exploitation d’or secondaire sur le lieu-dit « Bœuf Mort », il est, selon nous, indispensable de replacer ce projet satellite dans le projet d’exploitation minière à échelle industrielle dit Montagne d’or.

Or, l’étude d’impact sur le projet secondaire ne comprend pas une analyse globale prenant en compte le projet Montagne d’or dans sa totalité. En fractionnant le projet principal [1], les promoteurs peuvent arguer d’impacts amoindris sur l’environnement à chaque étape (les activités de recherche et les forages, le projet d’exploitation secondaire et le projet d’exploitation primaire). Comme exemple, nous pouvons citer le fait que les documents soumis à enquête publique présentent la zone du projet comme déjà fortement dégradée, alors que cette dégradation dérive en partie des activités mêmes d’exploration menées par l’entreprise Columbus Gold. Cette forme d’incrémentation semble être une stratégie pour favoriser l’acceptation sociale, politique et juridique du projet de mine industrielle, au détriment des zones naturelles très riches en biodiversité.

La zone de la Montagne d’or et de « Bœuf Mort » se situe entre deux des plus grandes réserves biologiques intégrales de France : Lucifer et Dékou-Dékou, gérées par l’ONF. La richesse des écosystèmes en présence est unique incluant de nombreuses espèces endémiques et menacées. L’étude d’impact de la demande d’AOTM sur le lieu-dit « Bœuf Mort » menée par Biotope a d’ailleurs identifié directement sur les futures zones d’exploitation des espèces protégées très rares, dont des espèces endémiques de Guyane et des massifs Lucifer et Dekou-Dekou. C’est ainsi le cas de l’espèce de poisson Hartiella Lucifer, classée « En danger d’extinction » par l’UICN et le MNHN en juin 2017. C’est également le cas des espèces d’amphibien et de primate Atélope de Guyane et Atèle noir toutes deux classées comme « Vulnérable » par l’UICN. Au-delà des espèces protégées qui se voient menacées par le projet, il aura pour effet de déranger de manière générale l’avifaune et les mammifères et de modifier des cortèges d’espèces. Rappelons que les activités anthropiques sont les premières causes de la très forte augmentation des extinctions d’espèces animales et végétales, en France et au travers le monde. Les scientifiques indiquent que le nombre des extinctions a atteint un niveau inégalé, parlant ainsi de la sixième grande extinction de masse. Sachant que la diversité biologique est essentielle à toute vie, y compris la vie humaine, ces extinctions accélérées menacent au plus haut point la survie de l’espèce humaine. A ces impacts sur la faune s’ajoutent, entre autres, l’érosion des sols suite aux défrichements et la déforestation de 7 ha de forêt primaire pour le projet secondaire.

Parmi les impacts majeurs du projet sur le lieu-dit « Bœuf Mort », nous attirons l’attention sur la question des eaux. Le projet, d’après les études d’impact, entrainerait la dégradation des cours d’eau présents sur la zone, notamment par l’augmentation des matières en suspension dans ceux-ci et aussi leur dérivation. Ces perturbations des eaux sont en outre à même de compromettre irrémédiablement le maintien des populations d’amphibiens et de poissons actuellement présentes sur la zone. Ces éléments sont d’autant plus préoccupants que Patrick Lecante, président du Comité de Bassin de Guyane et administrateur de l’Agence Française pour la Biodiversité, explique dans une lettre ouverte au préfet Monsieur Jaeger, qu’il ne dispose pas d’informations plus détaillées sur le projet secondaire ni n’a donné son avis sur celui-ci alors même que ses promoteurs reconnaissent qu’il impactera les eaux de la zone. Le risque de pollution des eaux est aussi à prendre en compte tant pour le projet secondaire que le projet Montagne d’or à travers le phénomène de drainage minier acide, les pollutions liées aux déchets miniers et notamment les ruptures des barrages. Sur le terrain, nos partenaires dans le monde entier nous font part des impacts souvent irréversibles sur l’eau d’activités extractives mises en œuvre sur leurs territoires. Vu les écosystèmes concernés par les projets miniers secondaires et celui de Montagne d’or (forte pluviométrie, plusieurs cours d’eau touchés, présence de criques, forêt primaire, etc.), ces impacts sont d’autant plus importants et donc à prendre en considération dans leur globalité et non de façon indépendante, comme c’est le cas de la présente demande.

Ces enjeux en termes d’atteintes à l’environnement exigent que les études d’impacts soient menées avec la plus grande rigueur. Or, il apparait que des zones entières touchées par l’exploitation secondaire n’auront pas fait l’objet d’étude d’impact spécifique, y compris des zones de forêt primaire très riches en biodiversité.

Finalement, concernant les bénéfices apportés par ce projet à la population locale, France Libertés souhaite rappeler que les activités minières industrielles sont néfastes non seulement pour l’environnement mais nuisent également aux sociétés locales. Les bénéfices économiques apportés par ce genre de projet sont très contestables. Les activités extractives causent une grande dépendance de la population locale vis-à-vis des compagnies minières. Pour n’en donner qu’un exemple la population locale sera formée (selon les promoteurs du projet) pour les métiers miniers alors que les ressources exploitées sont limitées. Ce projet n’apporte aucune forme d’autonomie économique pour les communautés riveraines, bien au contraire dans la mesure où cette entreprise produit des effets néfastes sur l’environnement et la biodiversité, elle réduit les possibilités économiques liées à l’exploitation durable des ressources naturelles. Concernant l’activité minière aurifère, notons que l’or est un minerai dont utilité pratique est extrêmement limitée puisque seulement 8 % de l’or extrait chaque année sert à l’industrie [2].

Comme nous l’affirmions dans un communiqué de presse avec plusieurs partenaires en février 2017 : « On ne peut accepter de détruire une partie de l’exceptionnelle biodiversité guyanaise et prendre le risque d’accidents majeurs pour l’extraction d’une substance dont l’utilité sociale et industrielle est secondaire aujourd’hui. ». La Fondation Danielle Mitterrand  émet  ainsi  un  avis  défavorable quant  au  projet  de  demande d’AOTM de la Compagnie Minière Montagne d’Or pour les raisons étayées ci-dessus.

Nous restons à disposition pour toute information complémentaire.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Commissaire enquêteur, en l’assurance de nos respectueuses salutations.

Marion Veber, chargée de programme « Droits des peuples » à France Libertés – Fondation Danielle Mitterrand

 

[1] Le demandeur reconnaît lui-même que le projet secondaire cumulera ses impacts avec ceux du projet principal : http://www.guyane.gouv.fr/content/download/10876/76170/file/Courrier%20%C3%A0%20la%20DEAL%20-%2027-03-2017%20-%20R%C3%A9ponse%20%C3%A0%20l’avis%20de%20l’AE%20du%2030-12-2016.pdf

[2] Structure du marché de l’or et situation à mi-2016, Minéral Info, 25 juillet 2016. Disponible en ligne.

Voir aussi