Tapo Aloïke est un autochtone Wayana. Il a été mandaté comme représentant des Peuples autochtones de Guyane pour défendre leurs droits devant l’Office Européen des Brevets, dans le cadre de la procédure du brevet déposé par l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) lié à la plante Quassia Amara.

Cependant, l’IRD a refusé que Tapo Aloike prenne la parole. Cette exclusion montre un manque de considération flagrant de la part de l’IRD pour les peuples autochtones. Le discours de Tapo Aloike a été lu par Marion Veber, chargée de programme « Droit des peuples » à France Libertés. Nous le reproduisons ici.

Bonjour à tous

Je m’appelle Tapo Aloïké. Je suis né et j’ai grandi dans une communauté Wayana et c’est avec une grande fierté que je prends la parole aujourd’hui, au nom de mon peuple.

Je prends ici la parole non seulement en tant qu’Amérindien Wayana de Guyane française mais également comme représentant de la Jeunesse Autochtone de Guyane et de la Fédération des Organisations Autochtones de Guyane, associations autochtones siégeant au Grand conseil coutumier des Populations Amérindiennes et Bushningués, en tant que représentants des Peuples autochtones de Guyane.

J’ai reçu ce mandat pour que nous puissions exercer aujourd’hui notre droit de participer à la prise de décision sur des questions qui peuvent concerner nos droits, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des Peuples autochtones.

Mesdames, messieurs,

Nous vivons tous sur cette terre.

Nous les êtres humains, bipèdes, nous qui adoptons une posture verticale, nous, forts de notre prédisposition à raisonner, nous avons pourtant une fâcheuse tendance à nous éloigner de la nature. La nature qui, elle, est pourtant nécessaire à notre survie.

Nombreux sont les défauts de l’Homme ; son désir est illimité, son égo est outre mesure. Au cours de l’Histoire, les grandes civilisations ont toujours cherché à étendre leur pouvoir et à dominer les Hommes.

Nous les autochtones, les peuples premiers, les natifs du présent Amérique subissons les plus diverses formes de persécutions et de dépossession, depuis l’arrivée des européens sur le continent, en 1492. Nous subissons jusqu’à aujourd’hui une marginalisation qui ne fait que persister sous différentes formes.

Nous sommes tous capables de comprendre que, pour résoudre les différends qui séparent les Hommes, une justice supérieure à nous tous est nécessaire. Cette justice doit être au-dessus de nos intérêts individuels ; elle doit poser les fondements de la société que nous voulons construire ensemble et, pour atteindre cette fin, la justice doit protéger ce qui nous est commun à tous.

Mais la justice ne s’accomplit pas toute seule, de façon automatique. Il ne tient qu’à nous de mettre en place et de la respecter ; nous autres les êtres humains très intelligents.

Rappelons-nous que nous façonnons le monde dans lequel nous vivons à la force de nos choix, de nos valeurs et de nos convictions.

Avant d’être un enjeu administratif, si nous sommes ici aujourd’hui c’est pour un souci de considération, de reconnaissance et de respect ; c’est-à-dire à cause d’une négligence de la valorisation humaine.

Nous défendons nos droits, nous défendons nos vies, nous défendons la nature car nous sommes la nature.

Aujourd’hui nous sommes présentement confrontés à un cas de biopiraterie concernant une plante sauvage Quassia Amara connue en Guyane sous le nom de Couachi.

C’est une plante amazonienne qui se trouve un peu partout de l’Amérique centrale à l’Amérique du sud. Elle est notamment utilisée pour ses vertus médicinales depuis très longtemps par la population de Guyane française. C’est-à-dire par les différents peuples habitant le territoire de la Guyane : les Paykweneh, les Créoles, les Kali’na, les noirs marrons ; les Saramakas, les Bushinengue, les Hmongs etc. Tous ces peuples, je me permets de vous le rappeler, sont des citoyens français et des citoyens européens.

La connaissance des utilisations de la plante Quassia Amara relève du savoir traditionnel amérindien qui remonte à des temps immémoriaux. C’est un savoir qui s’est transmis de générations en générations, de peuples en peuples.

Cela relève donc d’un héritage culturel dont nous sommes très fiers et auquel nous tenons énormément. Ce sont tous ces éléments qui fondent notre identité, notre culture ; notre paradigme.

L’utilisation de cette plante par les Amérindiens provient non pas du hasard mais d’une expérimentation par laquelle ils ont découvert son pouvoir curatif.

Relevons par ailleurs que la science n’est que la poursuite du savoir, elle est nullement différente du savoir traditionnel si nous considérons que les deux sont fondés sur l’expérimentation. Ces deux modes de connaissance se développent tous deux de manière empirique.

Il est de ce fait évident que les savoirs traditionnels des différents Peuples autochtones ont grandement contribué au développement des nouvelles technologies et de la science européenne.

Mais il est souvent malheureux de constater que ces échanges se font au détriment des Peuples autochtones ; sans reconnaissance ni respect des droits.

Comme pour ce cas de Couachi où les venus s’approprient le droit d’utilisation exclusive des propriétés antipaludiques de la plante en question. Ils se prétendent être les seuls inventeurs de cette découverte tout en effaçant l’immense contribution des Peuples autochtones pour le développement de leurs travaux.

Cela nous apparait tout simplement totalement injuste et égoïste de leur part.

Ce que nous demandons ici est tout simplement le respect de l’Homme ;  la demande de brevet de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) sur nos savoirs sur cette plante est pour nous un affront du fait de son caractère exclusif – c’est à dire excluant les communautés et, qui plus est suivi d’aucun signe d’une quelconque reconnaissance.

Le Couachi est utilisé en Guyane pour se soigner, entre autres, du paludisme, la malaria. Tous les Peuples autochtones de Guyane utilisent la plante selon différentes recettes traditionnelles. Certains prescrivent qu’elle doit être infusée dans l’eau, tandis que d’autres disent qu’il vaut mieux la mettre dans l’alcool. Les ainés m’ont dit que la plupart des gens utilisent les feuilles du Couachi, mais que dans certaines communautés, les fleurs et même la tige sont également utilisées.

Mais l’utilisation ne s’arrête pas là : traditionnellement les Bushinengue, les noirs marrons, et les Amérindiens du haut Maroni, les Wayanas, qui peuplent la frontière de la Guyane et le Suriname, plongent la plante entière dans un bain tiède pour pouvoir s’y baigner.

Ce sont là les différentes recettes pour pouvoir se soigner grâce à cette plante.

Même si nous n’avons jamais baptisé une molécule, car cela ne signifie rien dans notre médicine traditionnelle, d’une chose nous sommes sûrs : le Couachi, que vous appelez Quassia Amara, possède des propriétés antipaludiques et c’est nous qui l’avons découvert.

Si nous avons toujours partagé nos savoirs avec les différents peuples de la Guyane, cela n’implique absolument pas que d’autres personnes puissent se les approprier ou déposer des brevets basés sur nos savoirs sans demander notre permission.

Dès lors, quand les chercheurs de l’IRD en 2003 se sont rendus en Guyane pour y mener des recherches en se basant sur les connaissances des populations locales sur différentes plantes, ils avaient pour objectif de faire des recherches avec la prétention de découvrir des choses et de les breveter pour en avoir une exploitation exclusive.

Ils savaient évidemment exactement ce qu’ils faisaient, ils se sont renseignés auprès de la population guyanaise, notamment auprès des autochtones sur différentes plantes pouvant avoir des propriétés curatives.

A ce niveau, compte tenu de leur mission, les chercheurs auraient dû informer les populations concernées de leur intention.

L’IRD soutient que la molécule SKE a été extraite des feuilles de la plante à partir d’une autre recette, recette qui, elle, ne fait pas partie, sous-entendu, d’un mode d’utilisation traditionnel.

Nous dénonçons alors ce jeux de subtilités comme un mépris, un mépris qui se matérialise par la négligence de nous autres les Peuples autochtones, car on refuse de reconnaitre notre participation aux avancées technologiques et scientifiques européennes.

Et on ne nous témoigne aucune sorte de gratitude pour notre participation.

Nous ne refusons pas de partager nos savoirs, et le cas échéant de les valoriser, bien au contraire, mais au vu du monde dans lequel nous vivons, du système sociétal dominant, où tout n’est qu’intérêt, nous voulons simplement un retour, une reconnaissance ; un accès et partage des bénéfices comme l’exigent les lois et les bonnes pratiques en matière de recherche.

C’est en ce sens que nous nous sentons aujourd’hui, et à juste titre, délaissés, négligés.

Voilà pourquoi nous nous permettons, légitimement, de nous opposer à la demande de brevet de l’IRD ; car nous souhaitons nous faire entendre et faire respecter nos droits.

Et ainsi pour dire que ce cas Couachi n’est qu’un cas comme tant d’autres. Il est temps, Mesdames et Messieurs, de cesser cette pratique.

Comme le disent les grands chefs coutumiers, nous ne sommes pas contre le développement d’un médicament basé sur nos savoirs, bien au contraire nous en serions fiers ; mais cela ne peut pas se faire de n’importe quelle façon, il faut respecter nos droits.

Notre posture et notre insertion dans ce monde polarisé par quelques puissants modèles sociétaux sont très délicates. Elles nous portent grandement préjudice, et ceci malgré nous.

Rappelons que nous sommes contraints de nous adapter, de nous y soumettre, et que notre histoire depuis la colonisation n’est nullement une chose que nous avons voulue.

De ce fait aujourd’hui nous réclamons un peu de justice, un peu de considération, nous ne sommes d’aucune façon un peuple primitif, archaïque. Notre culture est tout aussi contemporaine que la vôtre.

Exigeons et appliquons la justice, écartons le colonialisme de toute sorte, même du savoir et mettons un peu d’harmonie dans ce monde.

Félix Tiouka le disait déjà dans son célèbre discours de décembre 1984 à Awala, en Guyane : « Nulle haine n’habite aujourd’hui l’esprit et le cœur des amérindiens de Guyane ; seulement la colère du juste ». Mesdames, messieurs, jusqu’à maintenant nous attendions cette justice. L’Office Européen des Brevets peut en ce jour nous la rendre. Nous vous prions de le faire.

Merci.

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