Depuis 2012, la région du Nord et Est de la Syrie (anciennement Rojava ou kurdistan syrien) est le théâtre d’une expérimentation politique inédite. Pris en tenaille entre les régimes turcs, syriens et irakiens et la menace toujours présente de Daech, ce territoire autonome où vivent 3 à 4 millions de personnes invente une alternative systémique basée sur la démocratie locale, la reconnaissance du pluralisme national et linguistique, l’égalité des genres, l’émancipation et l’autonomisation des femmes et des jeunes, l’économie coopérative, et l’écologie.

Des centaines de « communes » ont été impulsées dans les quartiers pour l’organisation des habitants. Les femmes disposent de structures d’organisation autonomes à toutes les échelles. Les institutions sont co-présidées en mixité et des quotas de parité de genre et de nationalités sont mis en place. Différentes nationalités – kurdes, arabes, syriaques, ézidis, turkmènes, etc – et religions – islam, christianisme, ézidisme, etc – coexistent pacifiquement malgré les tensions historiques. Des institutions de justice communautaire sont mise en place pour régler les conflits, en particulier ceux qui affectent les femmes dans une région où les mariages forcés et les crimes d’honneur sont encore monnaie courante.

Malgré les difficultés, les invasions turques récurrentes, cette région invente une alternative systémique qui dessine un chemin pour le vivre-ensemble, la démocratie et l’écologie au Moyen-Orient et au-delà.

La Fondation Danielle Mitterrand, impliquée sur le terrain depuis 2019, vous invite, avec ses partenaires, à découvrir cette expérimentation sociale encore trop peu connue, au-delà des lignes de front et des images d’Épinal, à travers des témoignages concrets de personnes impliquées sur place.

Participant.e.s :
• Jérémie Chomette, directeur de la Fondation Danielle Mitterrand
• Chloé Troadec, volontaire française du Rojava Information Center
• Berivan Omar, du Bureau des femmes (Mektaba Jîn) de Qamishlo
• Newroz Mihemed Elî, co-présidente du Bureau des coopératives du canton de Hesekê
• Berîvan Lorraine Firat, du Centre Démocratique Kurde en France

 

Questions/Réponses et échanges avec le public 

Q:  Qu’est-ce qui fait que ce soit le confédéralisme démocratique de Abdullah Ocalan qui s’est mis en place et pas un autre système politique ? Le GRK des Barzani n’a pas essayé de récupérer la révolution kurde en Syrie.
Q: Le GRK des Barzani n’a pas essayé de récupérer la révolution kurde en Syrie ?

R: Le système politique mis en place au Rojava et dans le Nord et l’Est de la Syrie se base sur le modèle du Confédéralisme Démocratique, qui est un système pensé et proposé par le mouvement de libération du Kurdistan et son théoricien Abdullah Öcalan. De fait, le développement de ce mouvement au Rojava depuis la fin des années 80, la présence d’Abdullah Öcalan au Liban puis à Damas ont influencé les politiques locales ces dernières décennies et c’est donc cette proposition déjà populaire qui a été mise en place depuis 2011. Le PDK (Parti Démocratique du Kurdistan) de Barzanî dispose de nombreux relais aux Rojava et notamment de partis qui lui sont inféodés. Que ce soit par ses alliances militaires et diplomatique avec la Turquie ou par leur refus de participer aux élections qui ont eu lieu en Syrie du Nord et de l’Est, le PDK essaye de fait de prendre le contrôle de la région. Des négociations ont été entamées entre les partis kurdes pro-Barzanî et le PYD, sous l’égide des représentants américains sur place. Une deuxième étape des négociations devrait commencer sous peu.

Q: Les autres communautés kurdes (Iraq, Iran et Turquie) sont-ils solidaires avec le modèle démocratique du Rojava ?

R: De manière générale, les « communautés kurdes » ne sont pas unifiées et développent différentes positions philosophiques et politiques. De nombreux et nombreuses Kurdes sont de fait solidaires du modèle démocratique du Rojava, et ce dans toutes les parties du Kurdistan. Cette solidarité s’est manifesté lors par exemple des manifestations massives de soutien au Rojava à l’époque de Kobanê. Durant cette bataille, des centaines de jeunes du Bakur ont rejoint les YPG afin de défendre la ville, de la même manière que des dizaines de jeunes ont rejoint le Rojava depuis le Bashur lors des invasions d’Afrin et Serê Kaniyê/Girê Spî. Cette solidarité s’est aussi manifestée par les multiples visites de délégations issues des organisations de la société civile kurdes au Rojava.

Q: La plupart des kurdes de Syrie veulent tout de même l’indépendance du Kurdistan 

R: Si de nombreuses personnes souhaitent toujours une indépendance du Kurdistan beaucoup soutiennent aussi la position actuelle, qui est de conserver une autonomie des régions kurdes au sein d’un système multiculturel et fédéral pour toute la Syrie.

Q: Dans le projet politique présenté, d’émancipation et d’autonomie d’un peuple, quels sont les places et rôles des volontaires étrangers ?

R: Il faut tout d’abord différencier les personnes qui se rendent au Rojava pour travailler dans différentes organisations indépendantes tels que des NGOs (Croissant Rouge Kurde, ONGs internationales) ou des organisations de presse tel que le Rojava Information Center et les  volontaires internationaux qui viennent directement soutenir le projet politique du Rojava.  Les volontaires étrangères peuvent participer de différentes manières à soutenir le projet porté au Rojava, soit en rejoignant les forces d’auto-défense armées (YPG et YPJ) ou s’impliquant dans différentes structures telles que la Commune Internationaliste du Rojava, l’Institut Andrea Wolf de Jineolojî (la science des femmes) ou d’autres structures civiles directement dans la société (dans le domaine de la diplomatie, de l’éducation, l’économie, la santé…).

Q: Pour les internationalistes français, n’y a t’il pas un risque lors de leur retour en France désormais ? Auparavant la France tolérait les internationalistes de retour dans l’hexagone car il combattait un ennemi commun : Daesh. Désormais le principal ennemi du Rojava est la Turquie qui est relié à la France pas les traités de l’OTAN. Concrètement, quels sont les risques ?

R: Il existe bien évidemment des risques pour les volontaires internationaux, avec des précédents de criminalisation dans certains pays comme en Italie ou en Grande-Bretagne. Tout dépend des volontés politiques du gouvernement français, qui vont décider ou non à un moment de criminaliser tous ou une partie des volontaires internationaux et du soutien au Rojava. Il faut rappeler que le gouvernement français a régulièrement criminalisé le mouvement kurde lui-même (gel des avoirs de militants kurdes, expulsions forcées vers la Turquie, peines de prison) et qu’il n’a toujours pas fourni d’efforts conséquents afin de faire éclater la vérité sur le triple assassinat des militantes kurdes à Paris en 2013.

Q: Avez vous des liens avec les communautés autonomes zapatistes, au Chiapas au Mexique ? Votre expérience et modèle me fait beaucoup penser à eux.

R: Il existe des liens avec les communautés zapatistes, notamment au niveau du mouvement des femmes, le Kongra Star. Elles ont par exemple envoyé plusieurs messages de solidarité aux femmes zapatistes mais aucune délégations n’ont pu effectuer le voyage dans un sens ou dans l’autre, du fait notamment des difficultés d’accès au territoire syrien. (Voir cet article par exemple : https://kurdistan-au-feminin.fr/2019/12/30/rencontre-feministe-mondiale-au-chiapas/)

Pour finir sur de belles paroles,

« Un mot pour dire aux femmes qui œuvrent si vaillamment, qu’en France, dans un hameau, Laury, Violette, Mélissa et Philippe sont admiratifs et sont stimulés par la diversité de leurs militances. La Boisselière vous adresse son soutien et remercie la Fondation D. Mitterrand et l’ensemble des organisations qui fondent ce qui hisse la vie au plus haut, afin d’instaurer la démocratie, l’égalité, via des actions faisant la part belle à l’éco-socio-technico-symbolique. Nous invitons Chloé à prendre un moment à La Boisselière lors d’un passage en France. Belle soirée à toutes et tous et grand merci pour cette visio ! »

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